Real Sociedad : terrain de jeu en circuit court

par | Déc 18, 2021 | 1 commentaire

Le football s’internationalise, les joueurs voyagent en permanence et les clubs du monde entier tendent vers une perte d’identité progressive, oubliant parfois leurs origines, leurs racines. Depuis le 15 décembre 1995 et le fameux arrêt Bosman, les dirigeants et recruteurs n’hésitent plus à prospecter et à recruter massivement à l’étranger, là où sont les opportunités, tant sportives que financières. L’alliance des cultures est une force, qui fait le football d’aujourd’hui et qui permet de créer des synergies d’une grande richesse, sur les terrains et en dehors. Pourtant, certains irréductibles tentent encore d’emprunter des chemins différents, souvent marqués par une identité régionale forte et des liens étroits avec leurs communautés. Le Pays Basque est une de ces parties du monde, particulièrement fière de son histoire et de ses valeurs, qui souhaite perpétuer la tradition régionale sur l’ensemble des composantes de sa vie quotidienne. Le sport, et plus spécifiquement le football, en fait partie et les clubs basques l’ont depuis bien longtemps intériorisé. Si l’on connaît majoritairement l’histoire de l’Athletic Bilbao, symbole du jusqu’au boutisme, avec ses 100% de joueurs basques, le projet de la Real Sociedad, dans la province de Gipuzkoa, n’est pas non plus en reste. 

“La Real c’est ma vie” 

Gipuzkoa, terre accueillante aux paysages sublimes et contrastés, est la plus petite province de la Communauté Autonome Basque, dans laquelle, chaque jour, s’endorment 700 000 âmes profondément attachées à leur région. Petite mais intense, Gipuzkoa est souvent reconnue pour être différente des autres, chaleureuse et authentique. On pourrait presque reconnaître dans cette description, son club de football, la Real Sociedad, véritable sujet phare des discussions entre amis durant toute l’année. Selon Alexandra Jonson, journaliste suédoise spécialiste du club txuri-urdin (blanc et bleu en basque), chez les enfants et adolescents de la province et plus spécifiquement de San Sebastián, tout tourne autour de la Real : “Je suis allé à San Sebastián au moins dix fois ou plus, et je ne me rappelle pas avoir vu un enfant avec un autre maillot de football que celui de la Real Sociedad”. 

Ce sentiment d’appartenance profond pourrait s’expliquer par la stratégie historique du club, perpétuée par la direction actuelle, dont l’objectif principal est de rivaliser avec les garçons venus de l’académie, au sein de l’élite espagnole. Récemment élue, en 2020, meilleure académie d’Espagne par Fútbol Draft, la Real Sociedad est une des équipes qui donne le plus de minutes à ses jeunes joueurs chaque saison (en 2021/2022, c’est 50% du temps de jeu total de l’effectif), et est le club qui compte le plus de joueurs élevés au sein d’une même province. En effet, la moitié de l’effectif vient des alentours de San Sebastián, dont 11 de la province de Gipuzkoa. Ce sont donc ces mêmes gamins, qui, rêvant chaque jour des exploits de Mikel Oyarzabal, d’Igor Zubeldia ou de Martín Zubimendi, risquent un jour de se retrouver, ballon aux pieds, sur le pré d’Anoeta (NDLR : le stade de la Real). 

Historiquement, la Real peut se vanter d’un joli palmarès avec trois coupes d’Espagne, dont la dernière en 2020, et surtout deux titres de champion d’Espagne glanés d’une année sur l’autre en 1981 et 1982. L’équipe championne, considérée par de nombreux aficionados comme la meilleure de l’histoire du club avec des joueurs comme Arconada, Zamora, Periko Alonso (père de Xabi), López Ufarte ou Satrústegui, était entièrement composée de joueurs basques. En effet, rares sont les joueurs étrangers à avoir mis les pieds au sein du club, même si la philosophie n’est pas aussi stricte que chez le rival de l’Athletic. Parmi eux, majoritairement des européens, avec comme point d’orgue, le recrutement en 1989 d’un attaquant irlandais de Liverpool, John Aldridge, qui marquera une quarantaine de buts en deux saisons. 

Real Sociedad '81: la Liga conquistata allo scadere | Storie di Calcio
L’équipe championne en 1982 – véritable référence du football basque

Malgré un changement progressif de philosophie, à partir des années 90, tendant à intégrer davantage de joueurs étrangers, le club txuri-urdin marque son unicité par son attachement profond aux racines basques et ses spécificités. Roberto Olabe, directeur du football de la Real, en témoigne : “La plupart de nos joueurs viennent des villes et des villages. Ils ont une manière différente d’être. Ce sont des gens de la rue et des joueurs de rue. Le football – et le monde en général – étant de plus en plus contrôlé au fil des jours, nous essayons d’aller dans l’autre sens. Les enfants des villages qui arrivent plus tard, à l’âge de 13 ans, avec leur propre personnalité, sont ceux qui nous rendent différents. Ils font de nous la Real Sociedad”. Fort d’une vocation profondément ancrée et d’une ferme volonté d’accompagner et de promouvoir le développement de l’humain et du footballeur, le club basque semble en émerveiller plus d’un : 

  • La base du succès du club provient de ce que les gens ressentent pour lui” – Mitxel Badiola
  • La Real c’est ma vie” – Asier Illarramendi
  • Je n’ai jamais rêvé de devenir un joueur de football, je rêvais de jouer pour la Real Sociedad” – Xabi Prieto

Zubieta, pourvoyeur de talents

Notre genèse est notre centre de développement, notre centre de formation, Zubieta”. Voici les mots de Roberto Olabe, directeur du football, mais aussi ancien joueur et entraîneur de la Real. Il est aujourd’hui, le garant de l’identité du club et de sa philosophie, marquée par cette tradition unique de la promotion de la jeunesse basque construite autour de trois grandes valeurs : la patience, l’attention et la confiance. Pour lui, le vrai point de différenciation du club se situe sur sa capacité à collecter et à analyser une énorme quantité de données qui sont ensuite appliquées dans leurs cinq “piliers de base” : formation, compétition, éducation, évaluation et sélection. 

Installations - Real Sociedad de Fútbol S.A.D.
Zubieta, le centre d’entraînement et de formation de la Real

La confiance est un des termes clés pour comprendre le développement de l’actuel cinquième de La Liga. En effet, dans un football où le résultat conditionne souvent les décisions sportives, à San Sebastián, on fonctionne à l’inverse. La méthode prime constamment sur le dénouement d’un match, et on se permet même de consolider sur l’échec, considéré comme un moyen de progresser, de gagner en expérience et en maturité. En clair, une confiance toute particulière est portée au club, au projet et aux différentes étapes du processus de formation, afin d’assurer la “ligne de succession”. Véritable symbole de stabilité et d’ambition à long-terme, cette dernière est définie et travaillée pour assurer l’adéquation des besoins de l’équipe première et des ressources de l’académie

Pour réussir cette mission, le club se veut ingénieux pour se démarquer de la concurrence. L’objectif de la Real Sociedad est d’offrir à ses jeunes éléments de l’académie, une quasi-garantie de stabilité. Pour cela, le projet mené à Gipuzkoa est très spécifique puisque le recrutement des enfants ne commence qu’à partir de l’âge de 12 ans, là où la plupart des clubs européens entament leur politique de recrutement avec des enfants de 4, 6, 8 ou 10 ans. Commencer tard son processus de développement, afin de réduire sa marge d’erreur et laisser davantage de marge de manœuvre à la soixantaine de clubs partenaires de la région, qui fournissent majoritairement Zubieta. Et les méthodes semblent payer, puisqu’en moyenne, selon le club, un joueur arrivant à la Real, à n’importe quel âge, y reste au moins huit années. 

Des têtes bien faites

Huit années (ou plus) pendant lesquelles le futur joueur de l’équipe première txuri-urdin se verra formé dans un contexte footballistique favorisant l’expression, la réflexion et la polyvalence. Si l’évolution du football, portée par le grand Barça, se veut orientée ballon au pied, le club basque a pour objectif fondamental de former ses joueurs à tous les contextes inhérents au jeu. Sur les profils, l’aspect technique n’est évidemment pas négligé, mais le focus est davantage effectué sur le QI football et les capacités cognitives des garçons à l’image d’un Antoine Griezmann, véritable référence à Zubieta, moins physique, mais qui a su faire la différence par “son QI footballistique, sa conscience et sa vision du jeu”. 

Si l’intention première au niveau sportif est de donner, aux jeunes, les meilleures chances d’intégrer l’effectif professionnel, la priorité reste de former des bonnes personnes, capables d’évoluer aisément dans la société, grâce au football ou non. L’éducation est donc un élément clé de la réussite des jeunes de l’académie, et ce, dès le plus jeune âge. C’est pour cette raison que la Real Sociedad ne commence à recruter qu’à partir de 12-13 ans, avec un message clair : “Reste dans ton environnement, reste avec ta famille, tes amis et une fois que tu te sentiras prêt à nous rejoindre, alors tu pourras venir à la Real Sociedad”, symbole de la volonté de laisser, aux jeunes de Gipuzkoa, la chance d’être des enfants avant de devenir des footballeurs. Après l’enfance, et une fois l’intégration effectuée à Zubieta, la hiérarchie, les différents formateurs et professeurs accompagnent les adolescents à trouver leur voie sur le plan scolaire, à obtenir des diplômes, qui leur permettront, si le projet football n’aboutit pas, de trouver une issue. De ce point de vue-là, un modèle du genre : Mikel Oyarzabal, qui a réussi à combiner sa réussite sportive individuelle (Real Sociedad et sélection nationale d’Espagne) et l’obtention de son diplôme en commerce à l’université de San Sebastián. 

Une structure parfaitement huilée 

Si la Real Sociedad est aujourd’hui considérée comme un des meilleurs clubs d’Espagne, avec une académie aussi performante, c’est aussi grâce à un environnement particulièrement sain et structuré. Aux manettes, le directeur du football, Roberto Olabe, qui a pour responsabilité de veiller au respect de la ligne directrice fixée par la hiérarchie, émanant principalement de l’histoire du club et de ses valeurs. Pour cela, l’ancien joueur txuri-urdin, en poste depuis mars 2018, a mis en place une direction sportive, caractéristique des clubs de très haut niveau. Pour lui, l’objectif d’une telle direction est d’établir un plan stratégique afin de se conformer à une philosophie. 

La structuration de celle-ci s’est donc opérée, depuis 3 ans, en “unités de développement” dans le but de spécifier le travail et de générer des gains marginaux. Ces unités de développement, au nombre de neuf (parmi lesquelles on peut retrouver le développement individuel, le recrutement ou encore l’analyse vidéo) sont chacune dirigées par des spécialistes de leur domaine, jugés clés pour la croissance d’un club et la gestion de la concurrence, comme en témoigne le principal intéressé : “Plus je vieillis et plus j’en sais sur tout et moins j’en sais sur tout, donc j’ai besoin de personnes expérimentées et intelligentes pour atteindre ce haut niveau de performance. Ces unités et leurs leaders m’aident à prendre les meilleures décisions à tout moment.

Autre point fort du staff : sa compréhension, sa connaissance de l’histoire du club et de l’environnement entourant la Real Sociedad. La majorité du personnel des équipes de la Real, allant des équipes U13 à l’équipe première, sont basques et sont même parfois d’anciens joueurs du club, avec des exemples comme ceux de Gorka Larrea, coordinateur sportif, Xabi Alonso, entraîneur de l’équipe B ou Imanol Agirretxe, responsable des prêts. Cette singularité permet au club de se développer plus aisément, les anciens joueurs étant parfaitement intégrés au projet, puisque semblable depuis plusieurs années, et permet aux jeunes de bénéficier d’expériences remarquables et d’apprendre au quotidien d’anciens txuri-urdin très compétents. 

Parmi eux, Imanol Alguacil, entraîneur de l’équipe première et véritable symbole de la Real Sociedad. Rentré un peu plus dans la légende après la victoire en Copa Del Rey 2020 (jouée en 2021 pour raison de Covid-19) et sa célébration historique devant les médias, l’ancien joueur basque est considéré comme le parfait interprète du modèle du club. Après avoir été membre du staff de Sanse, l’équipe B – adjoint puis entraîneur -, il met aujourd’hui en avant ses qualités de transmetteur d’idées, d’entraîneur charismatique et d’amoureux de football offensif et passionné, au sein d’une équipe, reconnue pour être une des plus esthétiques du championnat espagnol. 

Real Sociedad | Jokin Aperribay anuncia las renovaciones de Imanol Alguacil  y Roberto Olabe - Noticias de Gipuzkoa
Roberto Olabe, Imanol Alguacil et Jokin Aperribay (président)

L’innovation et la data au cœur du projet 

Au sein de Zubieta, la culture de la collecte et de l’enregistrement des données a toujours été une priorité, et ce depuis le début des années 90. Aujourd’hui, la gestion et l’évaluation des données est clé pour le présent et le futur du club, avec deux hommes à la tête d’une cellule créée depuis plus de 3 ans : Bixen Calzón et Alfonso Azurza. Ce département, au rôle capital dans le développement de la philosophie, répond à un double objectif : 

  • Centraliser les informations des professionnels du club – médecins, psychologues, nutritionnistes, techniciens et éducateurs – sur une seule plateforme.
  • Objectiver le travail effectué, aider à la prise de décision et prédire ce qui peut éventuellement survenir dans le futur. 

L’adaptation est donc la composante majeure du département, puisqu’il lui faut répondre aux besoins spécifiques de chaque cellule du club, de l’entraîneur de l’équipe première, des staffs de la formation, etc. Au quotidien, les deux scientifiques du sport utilisent un lac de données, créé en interne et qui permet de faciliter le stockage de celles-ci, et un logiciel, Soccer System Pro, qui offre de réelles opportunités de travail. Grâce à ces outils, la quantité de données collectées est variée et colossale : données médicales et anthropométriques prises au moyen de tests physiques périodiques, aspects nutritionnels, données de compétition, caractéristiques spécifiques des tâches de jeu… Les joueurs disposent aussi d’une application personnalisée où ils doivent répondre à un questionnaire sur leur état physique et mental avant et après l’entraînement. 

L’objectif est d’individualiser, spécifier le travail effectué pour être en mesure de fournir, à chaque joueur, leur propre plan d’amélioration. Bixen Calzón et Alfonso Azurza sont donc chargés de générer des rapports et des informations multidisciplinaires, qui sont ensuite transmis aux entraîneurs et membres du staff. Grâce à l’analyse transversale fournie par l’unité, ces derniers sont en capacité de déterminer les qualités et défauts des joueurs, d’explorer des domaines d’amélioration et, à partir de ces conclusions, de créer des tâches individuelles et/ou collectives. “Nous sommes devenus une unité de service centrée sur le joueur et son amélioration personnelle et sportive”, disait Bixen Calzón pour Sport

Ce modèle très complet est donc appliqué à l’ensemble des 250 joueurs prometteurs des différentes catégories du club, mais aussi aux quelques 12 000 autres talents venant des 80 clubs partenaires de la région de Gipuzkoa, qui viennent régulièrement à Zubieta pour tester leurs progrès. Pour estimer la progression et le développement des joueurs de l’académie, de nombreuses réunions sont organisées entre les différents départements et des points de progression individuels sont programmés toutes les 6 semaines entre les staffs. La cellule d’analyse de données a donc un rôle central à jouer, afin d’aider les staffs à concevoir des tâches pour atteindre les objectifs fixés. Cependant, si les données sont extrêmement utiles, l’objectif n’est pas de les substituer au reste, et comme le dit Alfonso Azurza, “ce qui est vécu sur le terrain, l’orientation de la formation et les contextes d’apprentissage sont bien plus importants”. 

Les futurs rois d’Espagne ? 

« Le succès n’est pas un objectif, c’est la conséquence”. S’il y a bien une idée à retenir de cette Real Sociedad-là, c’est bien cette devise, qui collait si bien à Raynald Denoueix, ancien entraîneur du club basque de 2002 à 2004. Depuis bien longtemps, à Gipuzkoa, la manière prime sur le résultat et, autour de valeurs communes, l’ensemble des joueurs et membres du staff sont conscients de leur devoir à accomplir : rendre fier une région qui vit pour le club txuri-urdin. Aujourd’hui, la Real est sixième de La Liga, après y avoir été longtemps en tête, et est qualifiée pour les barrages de la Ligue Europa. De quoi présager un bel avenir…

1 Commentaire

  1. Arno JOSSE

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Share This