L’AS Monaco sculpte son rocher

par | Oct 9, 2021 | 0 commentaires

Sur le Rocher monégasque, la vie a toujours été plutôt tranquille et paisible. Depuis les épopées victorieuses de Kylian MBappé, Bernardo Silva, Fabinho et consorts, l’exigence n’était plus vraiment le mot d’ordre au sein du club de la Principauté. Entre temps, Dmitri Rybolovlev a lâché un peu de lest, et les performances du club ont nettement décliné, jusqu’à terminer 17ème du championnat lors de la saison 2018-2019. Mais aujourd’hui, et ce depuis le début de la saison dernière, exit Vadim Vasilyev, le néo-agent et ancien directeur sportif du club, et son modèle ultra-spéculatif. Deux nouvelles têtes sont désormais à la tête du club, Oleg Petrov, vice-président et Paul Mitchell, directeur sportif, avec une idée ambitieuse en tête : faire de l’AS Monaco un club viable au très haut niveau. 

Refonte du projet

Engagé pour rétablir un climat de confiance, Oleg Petrov, proche du milliardaire russe et propriétaire du club monégasque, Dmitri Rybolovlev, est l’homme à l’origine du renouveau de l’ASM depuis la reprise de la saison 2020-2021. Homme de projet, polyglotte, et diplômé d’une école moscovite prestigieuse, il est arrivé avec énormément d’ambition et la forte volonté d’installer un modèle durable, semblable à celui de l’entreprise Red Bull, dont il apprécie la stratégie. Seulement, n’ayant jamais mis les pieds dans le monde du football, et afin de mettre en place une stratégie sportive cohérente et novatrice, l’actuel vice-président de Monaco a dû s’associer avec un homme de terrain, expérimenté et particulièrement compétent : l’anglais Paul Mitchell. 

Oleg Petrov : "L'arrivée de Niko est un choix fort" - AS Monaco
De gauche à droite : Oleg Petrov, Niko Kovac et Paul Mitchell

Ancien chef du recrutement à Southampton et Tottenham (à chaque fois sous Mauricio Pochettino), il gravit ensuite les échelons au sein de la branche footballistique de Red Bull en passant progressivement de chef du recrutement à Leipzig, jusqu’à endosser le rôle de directeur technique de l’ensemble de la firme autrichienne. L’homme de 40 ans est une pointure dans son domaine, et est décrit par ses pairs comme ayant une vision très claire et très directe de ce qu’il veut mettre en place. Il est un directeur sportif ambitieux, régulier dans son travail et très exigeant avec lui-même et les gens avec qui il travaille. Formé à l’école Ralf Rangnick (voir articles 1 et 2), on le compare d’ailleurs souvent à lui pour sa vision du football et sa façon de construire un projet, à la manière du concept clé des 3C de l’ancien entraîneur allemand : Concept (=Projet), Compétence et Capital (=Argent).

Avec ses deux hommes à sa tête, l’AS Monaco se restructure à vitesse grand V. La philosophie du club est désormais tournée vers un modèle plus pérenne, autour de principes de jeu forts (intensité, valeurs offensives) et d’un plan stratégique de développement pour les joueurs, et surtout les jeunes talents, nombreux à venir du centre de formation – Benoît Badiashile, Eliot Matazo, Christian Matsima – ou de l’externe, via le recrutement – Youssouf Fofana, Aurélien Tchouameni, Sofiane Diop, etc. L’idée du nouveau projet est aussi de revoir la stratégie économique du club, vivant depuis quelques années sur des bases bien trop précaires, uniquement basée sur le modèle de revente à profit. 

Diminution des achats-dépenses sur les 2 dernières saisons

Depuis leurs arrivées, les sommes investies sur l’achat de joueurs sont moins importantes et le club investit désormais, en grande partie, sur les activités supports du sportif. Le budget est davantage consacré à la construction d’un réel environnement de travail et une structure sportive pérenne (nouveaux centre d’entraînement et centre de formation, développement de pôles de performance, mise en place d’un staff de haute qualité…) afin de garantir la réussite du sportif. 

Allier projet de jeu et performance

La théorie c’est bien, la pratique c’est mieux. Pour rendre tout ce projet concret, le duo avait besoin d’un coach et d’un staff capables d’insuffler ce nouvel élan et relancer le club sportivement, et surtout en capacité de répondre à l’identité footballistique fixée : un jeu dynamique, très intense avec et sans ballon, avec la ferme volonté d’être protagoniste et offensif. Oleg Petrov disait lui-même : « Le footballeur d’aujourd’hui, c’est d’abord un athlète, puis un footballeur”, car en effet, la pratique du ballon rond devient de plus en plus conditionnée à la qualité physique d’une équipe. Seulement, si le jeu devient constamment plus rapide, il faut savoir nuancer et on pourrait ajouter que le footballeur doit aussi et surtout être un athlète de son cerveau tant la prise de décision, le scan et la prise d’informations sont devenus des éléments clés pour réussir. 

Le choix s’est donc porté sur Niko Kovac, ancien entraîneur de l’équipe nationale de Croatie, de l’Eintracht Francfort et du Bayern Munich, qui prône un football intense et une préparation physique optimale pour être au top techniquement et tactiquement. En plus d’une vision footballistique commune, Paul Mitchell voit en lui des qualités humaines fondamentales, qui le pousse à être toujours plus exigeant avec lui : “Il a l’état d’esprit de quelqu’un qui veut toujours grandir, en savoir plus sur la médecine, les datas, la périodisation… Mais avec la répétition des matches, tu es dans un tourbillon. Le pousser, c’est lui donner un espace pour réfléchir et continuer à apprendre.” 

Pour l’accompagner, un staff de grande qualité est à sa disposition au quotidien, dont voici quelques éléments : 

  • Robert Kovac – adjoint (et frère) : ancien joueur du Bayern Munich et de Leverkusen. Adjoint de Niko Kovac depuis 2013 (Croatie, Francfort, Bayern).
  • Goran Lackovic – adjoint : adjoint de Niko Kovac en sélection croate.
  • Vatroslav Mihacic – entraîneur des gardiens : ancien entraîneur des gardiens des sélections croates de jeunes puis professionnelle. 
  • Walter Gfrerer – responsable du développement athlétique : ancien préparateur physique du RB Salzburg (2006-2013) → y a connu Kovac, qui était adjoint. 
  • Sandy Guichard – préparateur physique : ancien préparateur physique de l’équipe nationale d’Algérie, puis des Girondins de Bordeaux ou encore de Sochaux. Arrivé sous Jardim à Monaco. (Podcast Prolongations)
  • Aaron Briggs – responsable de l’analyse tactique : ancien analyste en chef de la performance dans le staff de Pep Guardiola à Manchester City. Avant cela, et depuis 2011, il était chargé de la performance au sein du centre de formation. 
Niko Kovac en compagnie de son staff

Comment être performant constamment ? 

Afin d’optimiser la préparation sportive et extra-sportive des joueurs pour répondre aux exigences toujours croissantes du jeu, l’AS Monaco et sa direction ont pris la décision de créer une cellule de performance. L’objectif principal de celle-ci est de mutualiser la supervision des secteurs du physique, du médical et de la nutrition pour garantir le niveau de performance de l’équipe professionnelle, sur le plan physique principalement, et ce, en utilisant les dernières technologies et les meilleures pratiques du sport de haut niveau. 

Pour maximiser les chances de réussite de la cellule, le club s’est doté d’un centre de haute performance avec un investissement de 55 millions d’euros, dont la livraison définitive est prévue pour l’été 2022, mais auquel l’équipe professionnelle a déjà accès. En voici la description. 

“Au cœur d’un complexe de 5 hectares et d’un espace bâti de 7500 m2 en plus des 12.000 m2 construits dans le nouveau bâtiment, se trouveront à terme 3 terrains UEFA/FFF ainsi que plusieurs nouveaux espaces dédiés à l’excellence. Data center, centre médical, équipements spécialisés pour la récupération et la réathlétisation, meeting room, auditorium : le Centre de Performance, construit sur 7 niveaux, constituera un lieu de vie de haut niveau pour l’équipe professionnelle et l’encadrement. […] Sur un site unique au monde, l’ensemble des infrastructures du Centre de Performance a été pensé afin de répondre à la recherche de performances à tous les niveaux : sportif, fonctionnel, technique, énergétique et environnemental. Complètement intégré à son environnement, dont il assure la préservation et la pérennisation, le site s’inscrit dans une démarche éco-responsable.”

Source : Site officiel AS Monaco

James Bunce aux commandes

A la tête de la cellule, en tant que directeur de la performance : James Bunce. Ancien rugbyman pendant ses jeunes années, le britannique est une pointe dans le domaine du développement athlétique pour avoir exercé les fonctions de responsable athlétique à Southampton (avec Paul Mitchell), de responsable des sciences du sport et de la performance d’élite pour la Premier League, puis de directeur de la haute performance à la US Soccer Federation. 

James Bunce : "Avoir des conversations profondes avec les joueurs"

Sous ses ordres, une vingtaine de personnes pour l’équipe professionnelle, et une petite dizaine pour le centre de formation, avec des profils divers et variés : préparateurs physiques, analystes, psychologues, médecins, kinés, podologue, nutritionniste. Son rôle consiste à structurer et harmoniser l’ensemble de ces métiers afin d’optimiser la préparation physique des joueurs et les faire progresser sur le long-terme. En clair, et pour reprendre les propos de Paul Mitchell, James Bunce va “apporter l’intelligence et l’expertise nécessaires pour se développer et défier les meilleurs en matière de performance athlétique.” 

Pour défier les meilleurs justement, l’actuel directeur sportif de l’AS Monaco a ses propres méthodes et se veut curieux et innovant. Il cherche constamment à confronter ses idées, apprendre d’autres expériences, d’autres pratiques pour en retirer des enseignements applicables au football. Par exemple, il est allé observer les Cleveland Indians (franchise de baseball) pour comprendre comment les joueurs étaient préparés pour jouer 200 matchs/an. Mais sa curiosité dépasse le sport, allant jusqu’à observer des contrôles routiers pour voir comment travailler sous pression, ou des centres de contrôle aérien afin de comprendre comment communiquer au cœur d’un métier à risque. 

La préparation physique

Afin de rechercher une optimisation presque totale de la performance physique, l’AS Monaco a créé un staff expérimenté et extrêmement compétent, totalement dédié à la préparation physique. Parmi eux, plusieurs préparateurs physiques (Filippo Sassi, Walter Gfrerer et Sandy Guichard), des médecins (Sylvain Blanchard et Alexandre Creuse) et un data scientist (Bruno Marrier) travaillent en étroite collaboration avec Niko Kovac. Ce dernier est d’ailleurs un élément moteur pour le staff, puisqu’il écoute attentivement les recommandations, ajuste fréquemment les séances d’entraînement (avec l’aide de son frère, Robert) afin d’obtenir le meilleur rendement sur ce plan. 

Comment la cellule fonctionne ? 

Un staff aussi étoffé avec autant de qualités, de connaissances et de compétences et un management qui vise à mutualiser ces dernières permettent d’obtenir une vision globale de l’équipe, et en conséquence, permettent aussi d’individualiser le travail sur des postes spécifiques ou des joueurs (développement des points faibles/forts), avec une adaptation constante de la charge de travail en fonction de l’état physique de ces derniers. A ce titre, le staff n’hésite pas à soulager les corps, extrêmement sollicités, en leur octroyant des journées de repos. 

Au niveau des méthodes : une ligne directrice fixée par le directeur de la performance, James Bunce, des outils scientifiques pointus et deux fondamentaux, qui répondent à un même objectif d’adaptabilité maximum : l’empirisme et le feedback. L’empirisme consiste à appliquer une méthode selon l’expérience et les observations faites au cours des entraînements, et non en se fondant uniquement sur une théorie ou des connaissances pré-faites. Le feed-back, quant à lui, est le retour oral ou écrit des joueurs sur le contenu de l’entraînement, qui permet au staff de continuer de progresser et d’améliorer ses séances. En clair, et selon les dires de Sandy Guichard, en combinant ses trois éléments (empirisme, retour d’expérience et appui de la science), on obtient la préparation physique optimum du football moderne. 

L’apport de la science, de la data est clé. Bruno Marrier en est le principal responsable au club, et vient épauler les préparateurs physiques en mettant à leur disposition des rapports systématiques concernant le bien-être et la condition physique des joueurs, ainsi qu’une certaine quantité de données. Elles permettent principalement d’ajuster la séance du jour en amont, ou en live et surtout d’analyser en profondeur la charge externe, à savoir l’ensemble des variables qui mesurent la charge objective d’entraînement, comme les distances parcourues, le nombre de sprints… 

Les données, informations proviennent principalement des GPS placés sur les joueurs lors des séances d’entraînement, mais pas que. A titre d’exemple, le club utilise un indicateur de fatigue, le CPK (taux de créatine phosphokinase) qui permet d’ajuster constamment la charge de travail, et aussi de prévenir les blessures. Et c’est là où la science a un rôle à jouer, car s’il n’y a pas moins de blessés qu’auparavant, il est désormais bien plus simple de gérer les retours de blessures grâce à la quantification et la programmation des données. 

Diététique et préparation mentale 

Deux autres facteurs déterminants dans les performances du sportif de haut niveau : une alimentation saine et une préparation psychologique maximale. Trop peu suivi ces dernières années du côté de la Principauté, la nouvelle direction y attache désormais une grande importance. Un travail de prévention conséquent est effectué par le staff de la cellule Performance sur l’importance de la nutrition, de l’hydratation et du sommeil. Bruno Marrier est chargé de réaliser des infographies pour informer en continu les joueurs avec le soutien quotidien de Juan José Morillas, diététicien du club, dont le rôle est de conseiller les joueurs sur leurs choix d’alimentation avant entraînement, avant match, pour la récupération, mais aussi et surtout sur l’hydratation. 

Pour ce qui est de la psychologie et de la préparation mentale, le club semble y attacher de plus en plus d’importance. Deux responsables au club ont été nommés pour suivre, accompagner les joueurs : Cédric Quignon-Fleuret (psychologue du sport et préparateur mental), ainsi que Sylvain Blanchard (médecin du club). Il reste désormais à en connaître les effets sur le long-terme, mais nul doute que la psychologie est un allié fondamental dans la carrière d’un sportif. 

La prochaine étape 

L’AS Monaco est aujourd’hui devenu un des meilleurs clubs d’Europe en termes de performance athlétique, en témoigne les statistiques physiques du championnat de France 2020-2021, largement dominées par les joueurs du Rocher. Seulement, l’exigence continue du football moderne pousse les clubs à innover toujours plus, pour pouvoir bénéficier d’avantages compétitifs. Ainsi, et comme le disait James Bunce pour L’Équipe : “Dans le foot, on est devenus très bons pour développer les qualités physiques. La prochaine frontière sera de développer la psychologie, la cognition et les aptitudes à traiter l’information”. À voir si, là aussi, le duo Paul Mitchell-Oleg Petrov fera preuve d’ingéniosité…

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