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The re[ds]volution

par | Nov 10, 2020 | 5 commentaires

“Un homme avec des idées nouvelles est un fou, jusqu’à ce que ses idées triomphent” – Marcelo Bielsa. L’Angleterre, terre de renouveau d’un sport qui ne cesse d’évoluer, peut être chanceuse de trouver sur son territoire un tel esthète et penseur du football. Si Leeds et le Yorkshire n’ont d’yeux que pour lui et ses Peacocks, il n’est fort heureusement pas le seul à voir autrement et faire progresser le plus beau sport du monde. Un peu plus au sud, du côté de Liverpool, on tâche aussi de prendre de l’avance sur ses concurrents. Les Reds et leurs supporters vivent depuis peu dans une autre dimension, montrant une telle supériorité, qu’elle en ferait presque oublier plusieurs années tourmentées. Anfield Road, l’antre mythique et imprenable des joueurs de Jürgen Klopp est la figure de cette hégémonie sans égale. Seulement, derrière le terrain et cet édifice extraordinaire, se prépare une révolution technologique qui pourrait faire du Liverpool Football Club et de son Research Department, les grands penseurs du football de demain. On savait que Liverpool ne marcherait jamais seul, mais pas forcément plus vite que tout le monde.

$480M pour changer l’histoire

Octobre 2010. Liverpool n’a plus connu la gloire depuis vingt ans et un dernier titre de champion d’Angleterre, avec Kenny Dalglish, Ian Rush & co. Les heures de gloire du club de la Merseyside semblent bien loin et l’écart avec les clubs ultrapuissants financièrement comme Chelsea, Manchester United ou Arsenal se creuse. Sous la direction de Tom Hicks et de George N. Gillett Jr, tous deux copropriétaires du club, Liverpool subit une crise financière importante, avec des dettes cumulées à plusieurs centaines de millions de livres, qui l’oblige à entamer une procédure de faillite. Hicks et Gillett sont contraints de céder le club et d’accepter une offre à hauteur de 480 millions de dollars de la part d’un groupe américain, le New England Sport Ventures, fondé par John W. Henry, et désormais connu sous le nom de Fenway Sports Group (FSG). Bien connu aux Etats-Unis pour être le propriétaire de la franchise de baseball des Red Sox de Boston, l’arrivée de tels investisseurs va profondément modifier le visage du Liverpool Football Club. 

Fort d’une grande expérience du sport professionnel avec les Red Sox, FSG souhaite implanter sa culture à Liverpool et développer intelligemment le club, avec la nécessité de réfléchir différemment de ses concurrents. L’approche par la data, ancrée dans la culture sportive américaine (NBA, NFL, MLB…) est rapidement développée au sein du club par Mike Gordon, président de FSG et principal responsable de la politique sportive générale à Liverpool. L’intérêt de FSG pour la technologie au service du sport est profond, et connu puisqu’en 2002, le groupe avait tenté d’approcher Billy Beane, grand dirigeant des A’s d’Oakland (voir Moneyball) et grand amateur de statistiques. De fait, dès leur prise de pouvoir dans le nord de l’Angleterre, de nombreux investissements sont réalisés, la culture club est repensée et un département Data & Recherche est créé. Loin d’être précurseur de l’utilisation de cette technologie dans le football anglais, le club souhaite aller bien plus loin que Chelsea ou Arsenal, qui sont les premiers à investir dans de telles solutions. 

Seulement, en 2010, l’utilisation de la data est souvent limitée au scepticisme grandissant des managers “à l’anglaise”, qui peinent à évoluer tels Sam Allardyce, qui déclarait à cette époque : “Notre sport est imprévisible. Trop imprévisible pour prendre des décisions sur des statistiques. Nous ne parlons pas de baseball ou de football américain”. Si nous pouvons lui donner raison sur le premier point, FSG semble bien vouloir lui prouver le contraire sur le second. Depuis le rachat, l’accent est donc mis sur l’utilisation de l’analyse des données pour améliorer la performance globale du club : au niveau tactique et physique (optimisation de la possession, optimisation des coups de pied arrêtés et des touches, analyse de l’adversaire, gestion des blessures…), du recrutement mais aussi d’un point de vue purement entrepreneurial, afin d’augmenter les rentrées d’argent, nécessaires pour la pérennité financière du club. 

Ainsi, le Research Department devient alors un élément clé de la stratégie de développement de Liverpool sur les années à venir, avec comme missions principales d’utiliser à bon escient l’ensemble des données sur les différents pôles stratégiques du club, mais aussi d’innover encore et toujours, pour être compétitif. 

Ian Graham, la tête pensante

Fan de Liverpool depuis son enfance, Ian Graham (IG), directeur de la recherche, semble vivre un rêve éveillé depuis 2012. S’il n’est pas le plus connu des membres du staff, il est sans aucun doute l’un des hommes clés du renouveau de Liverpool depuis l’arrivée de FSG. 

Behind the Badge: The physicist who leads Liverpool's data department -  Liverpool FC

Pourtant, Ian Graham n’a jamais été prédestiné à travailler dans un club de football, et son profil pourrait en surprendre plus d’un. Diplômé de physique théorique à l’Université de Cambridge, IG était plutôt programmé pour étudier et chercher à comprendre les lois et phénomènes physiques de notre ère. Seulement, il se rend rapidement compte que le milieu n’est pas fait pour lui, et préfère travailler dans un autre domaine, et pourquoi pas le football. Pour sa première expérience professionnelle, il rejoint une start-up d’analytics, Decision Technology, avec laquelle il travaille en collaboration avec les Spurs de Tottenham durant 4 années consécutives, de 2008 à 2012. Dans un rôle d’analyste vidéo, son travail ne lui apporte pas de réelles conclusions en raison du peu d’intérêt que lui montre le staff, mais c’est pourtant bien ce tout premier job qui va lancer sa carrière professionnelle. 

En octobre 2008, à Tottenham, il fait la rencontre d’un certain Michael Edwards, tout juste recruté par le club et l’ex-directeur du football Damien Comolli (actuel président du Téfécé), en compagnie d’Harry Redknapp (en tant que manager général). Michael Edwards devient alors responsable de l’analyse vidéo chez les Spurs et travaille, à partir de cette année-là, de concert avec Ian Graham. 2 ans plus tard, lors de la saison 10/11, Michael Edwards est recruté par Liverpool et devient progressivement le directeur sportif du club. Homme fort de la stratégie de FSG, Edwards détient les clés de la politique de recrutement et demande à Ian Graham de le rejoindre en avril 2012. Rapidement chargé du développement de l’utilisation de la data au sein du club, son tout premier objectif est d’aider et d’améliorer le fonctionnement du département Scouting, de manière à faciliter la recherche et la détection de talents et/ou de joueurs plus confirmés. 

Si les idées et la méthodologie utilisée sont efficientes, l’ambition d’Edwards et de Graham se heurte au conservatisme et aux choix tendancieux de Brendan Rodgers, manager de l’époque. Les relations se tendent rapidement entre le coach et sa direction, et malgré une seconde place lors de la saison 13/14, Brendan Rodgers sera démis de ses fonctions courant octobre 2015. Et c’est là qu’intervient le tournant de l’histoire. 

Le classement ment

Grand admirateur de Jürgen Klopp, de son gegenpressing et de son heavy metal football, la direction de Liverpool souhaite faire de l’entraîneur allemand, le prochain manager du club, après le départ de Brendan Rodgers. Conscient de sa capacité à unifier tous les éléments d’un club, de tirer parti du meilleur d’entre eux, et de proposer un football intense et offensif, il semble être l’homme de la situation pour un peuple Reds en manque d’émotions sur les deux dernières décennies. Cependant, Klopp sort d’une saison cataclysmique sur le plan comptable à Dortmund, avec une septième place en Bundesliga et toute une première partie de saison à végéter dans les zones sombres du classement, qui fait douter la hiérarchie de Liverpool. 

Ian Graham est lui aussi un grand fan du personnage et de l’entraîneur et considère que Liverpool ne peut pas laisser passer l’opportunité de le recruter, “gratuitement” qui plus est. Fortement décrié en Allemagne pour sa saison manquée, l’analyse de Graham et de son équipe est complètement différente. A l’image de plusieurs analyses statistiques à l’époque, comme celle de Colin Trainor (voir Big Data Foot), le Borussia Dortmund apparaît comme une équipe particulièrement malchanceuse caractérisée par un manque d’efficacité criant dans les deux surfaces, et de fait, des résultats qui ne correspondent pas aux performances effectuées. Sans voir un seul match de la dernière saison du BVB, Graham et son équipe ont été capables d’estimer qu’elle était la deuxième équipe la plus malchanceuse des 10 dernières années de Bundesliga, et qu’avec des outils comme les expected points, on pouvait considérer que l’équipe de la Ruhr avait sa place sur le podium de la Bundesliga. 

L’analyse conforte alors le pôle décisionnel du club que Klopp est l’homme qu’il faut pour Liverpool. Personnage charismatique, plein d’énergie et doté de qualités managériales supérieures à la moyenne, l’entraîneur allemand est choisi le 8 octobre 2015 pour incarner le futur du club et ses valeurs. Doté de tellement de qualités qu’on ne pourrait toutes les énumérer, Jürgen voue une grande importance à la délégation des tâches, et à la nécessité de s’entourer de spécialistes pour améliorer les performances sportives du groupe. Graham lui est donc rapidement présenté afin d’évoquer toutes les possibilités des datas au sein du club, et Klopp adhère très rapidement. Sur les antennes de Freakonomics Radio, le directeur de la recherche déclare : “Jürgen a pris le temps et a eu la gentillesse de me laisser expliquer notre approche. Il l’a comprise et appréciée, ce qui le place déjà dans les 5% des meilleurs managers, selon moi.” 

Confronté à la réticence et au manque de prise de risque de tous les staffs pour lesquels il a travaillé par le passé, Ian Graham va enfin pouvoir aller au bout de ses idées et servir l’intérêt collectif. Merci Jürgen ! 

Un modèle de stratégie de recrutement

L’utilisation de la data à Liverpool, comme dans la plupart des clubs, est principalement faite sur le marché des transferts. Si l’exercice est bien pluridisciplinaire, dans le sens où il implique différentes méthodes de travail (analyse vidéo, statistiques, déplacements sur les terrains…) et différents membres du staff (recruteur, analyste vidéo…), à Liverpool, le focus est placé sur les données statistiques sur lesquelles le Research Department travaille au quotidien. En étroite collaboration avec Michael Edwards, le directeur sportif, Ian Graham et son équipe travaillent d’arrache-pied pour trouver les joueurs qui conviennent au cadre et aux profils recherchés par Jürgen Klopp et son “staff terrain”. 

Pour cela, Ian Graham a développé depuis son arrivée, une base de données regroupant près de 100 000 joueurs venant du monde entier, sur lesquels il est possible d’obtenir bon nombre de statistiques permettant de filtrer les différents profils et de faciliter le scouting. Seulement, Ian Graham n’est pas seulement qu’un féru d’informatique, il est aussi un passionné de football et avoue porter une affection particulière pour “les joueurs qui brillent selon les datas”. Les statistiques classiques ne l’intéressent pas – même s’il estime parfois qu’elles peuvent se suffire à elles-mêmes pour certains joueurs – et, grâce aux mathématiques, lui et son équipe ont réussi à créer un modèle, qu’ils appellent “goal probability added”. Pour faire simple, il permet de calculer sur chaque action spécifique – une passe, un tacle, un tir raté, etc. -, quelle que soit sa position sur le terrain, la probabilité de marquer un but avant et après que cette dernière ait eu lieu. En clair, avec ce modèle, il est possible de quantifier l’impact d’un joueur et de toutes les actions qu’il effectue au cours d’un match, sur la probabilité de faire marquer/gagner son équipe

Ian Graham a créé ce modèle en grande partie pour résoudre un biais cognitif, induit, selon lui, par les vidéos ou les matchs que l’on peut voir d’un joueur. Il estime ainsi qu’il n’y a pas plus objectif que les datas très poussées et les modèles statistiques comme celui qu’il a pu créer. Il s’exprime à ce sujet, toujours chez Freakonomics Radio : “Certains des meilleurs passeurs de notre football ont des pourcentages de passes réussies parmi les plus bas, qui s’explique par le fait que le rapport risque/récompense est particulièrement faussé dans le football. […] Il est donc très facile de maquiller vos statistiques et d’obtenir des pourcentages élevés, tout en jouant des passes très prudentes qui n’ont aucun impact sur les chances de votre équipe de marquer un but. […] Les passes que j’apprécie réellement sont celles qui cassent des lignes, qui mettent 4 ou 5 adversaires hors de portée du ballon. Ces passes sont vraiment difficiles à effectuer. Un joueur qui réussit ces passes une fois sur deux serait un milieu offensif de classe mondiale”. 

Un des meilleurs exemples pour prouver l’intérêt de son modèle est celui de Naby Keïta. A l’époque où il jouait à Istres et surtout au Red Bull Salzburg, Ian Graham était réellement impressionné par les datas générées par le Guinéen. En plus d’être un joueur extrêmement complet, capable d’évoluer 6, 8 ou 10 au sein du championnat autrichien, il est intéressant de notifier qu’il excellait selon le modèle de Graham mais pas nécessairement selon les statistiques plus classiques. Il est un joueur qui tente et réussit des passes risquées et qui travaille en continu, via ses courses, pour amener le ballon dans des positions avantageuses et dangereuses pour l’équipe adverse. S’il appuie pour le faire signer en 2016, année où il signera à Leipzig et où il se révèlera aux yeux de l’Europe, c’est en 2018 qu’il rejoint les rangs des Reds, après avoir trouvé un accord avec le club allemand lors du mercato estival 2017, pour 60 millions d’euros. 

Naby Keïta est, certes, un bon exemple de la réussite de la collaboration entre le Scouting Department de Michael Edwards et le Research Departement de Ian Graham. Seulement, il a toujours été un joueur très élégant, talentueux, qui brillait au sein des différentes équipes où il est passé. Il était suivi par bon nombre de clubs européens à l’époque et rejoindre de telles équipes comme Leipzig ou Liverpool, relève davantage du bon sens que d’une réelle prise de risque d’un recruteur à un instant T. Cependant, pour mettre en valeur le travail de Graham et de son équipe, les recrutements et les réussites d’Andrew Robertson et de Mohamed Salah ne peuvent être meilleurs choix. Il apprécie les joueurs, qui malgré les apparences et/ou les opinions, surperforment (par rapport au reste de l’équipe, et pas dans le sens péjoratif du terme) et brillent dans des contextes difficiles. 

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Le premier, que l’on peut considérer comme un des tous meilleurs arrières gauches du monde actuellement, signe en 2017 du côté des Reds de Liverpool. A l’époque où Graham commence réellement à l’observer, il joue avec Hull City, club qui végète entre la Premier League et le Championship. Andrew Robertson découvre alors l’élite du football anglais, à 20 ans, au sein d’une équipe peu offensive et peu flamboyante. Pourtant, il devient rapidement un incontournable et Ian Graham voit en lui le futur meilleur latéral gauche du Royaume-Uni, car dotées de qualités offensives et physiques au-dessus de la moyenne et excellant selon le modèle de  la “goal probability added”. A l’époque, il n’avait cependant pas tellement les faveurs des grands d’Angleterre, puisque caractérisé par une certaine inélégance et maladresse qui, selon Graham, peuvent biaiser l’avis que l’on peut se faire d’un joueur. 

Le second est sûrement l’un des meilleurs joueurs du monde aujourd’hui. Arrivé à Chelsea, en provenance de Bâle au mercato d’hiver 2014, sa première expérience en Angleterre n’est pas réellement concluante pour l’opinion publique anglaise, son entraîneur José Mourinho et son club, qui décide de le prêter successivement à la Fio, puis à la Roma avant de le vendre définitivement à cette dernière en 2016. “Il y a cette idée qui dit que Salah aurait échoué à Chelsea. Je ne peux être d’accord”. Ces mots sont ceux de Graham, conditionnés par ses calculs réalisés et les statistiques récupérées qui démontrent que la productivité du Roi d’Egypte (surnom donné par les fans de Liverpool à Mo Salah) à Chelsea était similaire à celle qu’il avait avant de venir en Angleterre. Définitivement convaincu par les performances de l’égyptien à la Roma, Graham insiste auprès d’Edwards pour le faire signer, alors qu’au même moment, Klopp pousse pour faire venir Julian Brandt. Si les profils des deux joueurs sont sensiblement différents, le Research Department invalide clairement la piste Julian Brandt pour jouer à un poste d’ailier, et c’est Salah qui est choisi par Edwards et Klopp, convaincu par les arguments de Graham. L’un de ceux-ci était sa future entente avec Roberto Firmino qui était le joueur en Angleterre qui créait le plus d’expected goals par ses passes. Salah et ses réelles qualités de finisseur n’auraient alors pas de mal à s’entendre avec le faux neuf brésilien. Résultat, lors de sa première saison en 2017-2018, il inscrira 42 buts toutes compétitions confondues. 

Si l’on met ici volontairement en valeur le travail de Ian Graham et de son équipe, il ne faut pas oublier que la réussite de l’ensemble de ces recrues ne serait pas possible sans l’immense travail de Klopp et de son staff, qui ont la mission – et sûrement la plus difficile – de les incorporer au sein d’un aussi grand club, d’un groupe et d’un modèle de jeu bien défini. De plus, l’entente avec Edwards est clé, et permet à Graham de disposer de beaucoup d’autonomie et de pouvoir. Ce premier est aussi un grand recruteur et a réussi à métamorphoser le Liverpool Football Club depuis qu’il est arrivé. Pour preuve, c’est lui qui, en 2013, est convaincu de faire signer Coutinho, alors jeune ailier brésilien de l’Inter, prêté à plusieurs reprises et en manque de temps de jeu. Acheté pour un montant avoisinant les 10 millions d’euros, il démontrera tout son talent dans le nord de l’Angleterre et se révèlera clé dans le futur de Liverpool pour une autre raison. Revendu 160 millions d’euros, il permettra l’arrivée de plusieurs joueurs très importants dans le collectif actuel du champion d’Angleterre, dont Van Dijk, Alisson Becker ou Fabinho. 

La science au service du football 

On l’a bien compris, Ian Graham est un innovateur ambitieux, un acharné. Tout le travail présenté précédemment sur la partie Recrutement ne représente qu’une partie des missions quotidiennes du Research Department de Liverpool. Si il est bien la tête pensante et le coordinateur de cette dernière, il n’est évidemment pas seul pour répondre aux exigences particulièrement élevées de sa direction et de l’élite du football anglais. Avec lui, 5 analystes travaillent sans interruption, dans l’ombre, pour garantir au club de la Merseyside de multiples avantages compétitifs, nécessaires pour avoir toujours un temps d’avance. Si le profil de Ian Graham (présenté plus haut) peut surprendre au sein d’un club de football, les hommes qui l’accompagnent étaient peut-être encore moins destinés à travailler dans ce domaine. Seulement, l’intégration des datas a beau avoir profondément modifié le paysage de bon nombre de sports – notamment américains – il n’a pas encore d’effet révolutionnaire sur le football. Bien conscient des progrès restant à effectuer, le Fenway Sports Group a décidé de mettre les bouchées doubles, et, grâce aux hommes que nous allons présenter, risque bien d’aller plus vite que tout le monde. 

  • Tim Waskett. Diplômé en astrophysique, il est chercheur en statistiques au sein de l’équipe. 
  • Dafydd Steele. Ancien champion d’échecs junior, il est diplômé de mathématiques et a auparavant travaillé dans l’industrie énergétique. Il est aussi chercheur en statistiques. 
  • Will Spearman. Sûrement le plus atypique d’entre eux par son profil. Doctorant en physique des hautes énergies à l’université de Harvard, il a travaillé de nombreuses années pour le CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) à Genève. Il est l’auteur d’une thèse sur le boson de Higgs qui a permis d’immenses progrès à la science. Il occupe le poste de Lead Data Scientist. 
  • Enfin, les 4 hommes sont accompagnés par deux anciens du Technology Department du club, Mark Howlett et Mark Stevenson, tous deux chargés de la partie technologique et technique, à savoir le maintien de la base de données, la construction et le développement des logiciels de recherche, etc. Ils permettent finalement aux quatre hommes de se concentrer exclusivement sur la partie scientifique des données. 

Les profils étonnent. Mais rassurez-vous, ces quatre hommes, réunis dans un même bureau du côté du centre d’entraînement de Melwood, travaillent pour le bien fondé du football et, surtout celui de Liverpool. Outre la partie liée au recrutement, la majeure partie du travail de l’équipe réside dans l’analyse tactique. Elle se décompose en deux grands axes : 1 – L’analyse de l’adversaire et la mise en place d’outils visant à faciliter le travail des analystes vidéo du club et 2 – Le développement d’outils et de concepts innovants pour mieux comprendre les clés d’un match de football.

Ainsi, dans un premier temps, Graham, Waskett et Steele (Spearman travaillant uniquement sur le second axe) ont la charge de produire des rapports quasi-quotidiens pour les équipes d’analystes vidéo du club, sur l’analyse de l’opposition et l’analyse d’après-match, selon leurs points de vue. Pour le site Liverpoolfc.com, Ian Graham développe : “Nous avons créé une plateforme, accessible aux analystes vidéo du club, avec des outils liés aux vidéos comme les expected goals ou l’expected possession value et qui nous permettent de dire “Cette action est ce que nous pensions être une situation dangereuse””. Un travail conséquent et minutieux est donc réalisé par l’équipe, et une quantité de données particulièrement importante est réquisitionnée. L’analyse n’en reste pas moins particulièrement qualitative du fait de la qualité des données qui permettent de mettre en évidence des éléments difficilement perceptibles à l’œil nu. 

Les connaissances scientifiques des collaborateurs du Research Department sont essentielles tant les données tirées de leurs logiciels et autres bases de données sont complexes et difficilement interprétables pour un staff-terrain. Cependant, elles se doivent de rester utiles pour être utilisées à bon escient et en faire profiter l’équipe professionnelle. L’objectif est donc de les simplifier pour faciliter leur transmission et permettre à Klopp et son staff de sélectionner les plus pertinentes, selon eux. Jamais réellement en contact avec ces derniers, l’ensemble de l’équipe réalise un réel travail de l’ombre, sans que personne ne s’en aperçoive véritablement malgré les contacts quotidiens avec l’ensemble des membres du club. Les propos d’Alex Oxlade-Chamberlain le confirment : “Nous savons que quelqu’un a passé des heures pour découvrir et comprendre tout cela. Mais le manager ne nous assomme pas avec des statistiques et des analyses de données. Il nous dit juste simplement ce qu’il faut faire”. 

Aller toujours plus loin 

“La grande majorité des clubs de football disposent de département d’analyse des données, mais très peu, voire aucun, n’intègrent autant de connaissances dans les processus et la prise de décision au plus haut niveau que Liverpool ne le fait”. Voici les mots d’un directeur de la recherche fier du travail accompli et restant à accomplir par ses hommes et le club qu’il représente. Ian Graham et ses acolytes croient profondément en l’analyse sophistiquée du football à partir de données particulièrement élaborées, pour essayer de mieux le comprendre et de progresser spécifiquement sur ses aspects tactiques. C’est l’idée générale de ce deuxième grand axe de développement du Research Department et plus spécifiquement celui de William Spearman, ancien salarié de Hudl (un des leaders de l’analyse vidéo dans le monde), avec qui il avait déjà commencé à travailler sur ces concepts. 

Derrière la porte du bureau de Spearman, une véritable révolution scientifique et technologique est en train d’émerger autour du concept du pitch control – littéralement contrôle du terrain. Si l’intitulé n’est pas réellement impressionnant, c’est tout l’inverse pour son contenu. Avant de l’expliquer plus en détail, il est important d’évoquer un outil clé, sans quoi toutes ces recherches ne seraient possibles, nommé la tracking data ou l’optical tracking – respectivement traductibles par données de suivi et suivi optique – qui sont les mêmes technologies que l’on utilise pour les missiles. L’idée de cette tracking data, à l’image de ce qui peut se faire en NBA ou d’autres sports américains, est de chercher à comprendre les mouvements des joueurs et du ballon, d’essayer de trouver leurs significations et d’en tirer des modèles à mettre en place. 

Selon Rajiv Maheswaran, fondateur de Second Spectrum, principal fournisseur de l’ensemble des données de tracking aux différents clubs de Premier League et franchises de NBA, l’humain n’est plus capable de capter et d’analyser toutes les informations d’un match, contrairement à une machine, qui évolue constamment et est, aujourd’hui, capable de comprendre des événements complexes, puisque “conçue pour voir avec l’oeil d’un coach”. Surtout utilisée en NBA, la technologie de tracking est toujours plus adoptée au sein du football – malgré un scepticisme progressif et qui peut être compréhensible – puisqu’elle est capable de fournir des conseils clés aux entraîneurs, analystes qui vont, à terme, permettre de modifier les stratégies de match et aider les équipes à en remporter. Preuve en est, et même si l’on ne traite pas du même sport, Rajiv Maheswaran confiait lors de son TEDx : “C’est très excitant parce que vous avez des entraîneurs qui coachent depuis 30 ans en NBA et qui sont prêts à prendre conseil auprès d’une machine”. Comme quoi… 

Dans cette optique, William Spearman et son équipe tentent de répondre à la question suivante : “Pourquoi ne pas essayer de jouer au football d’une manière légèrement différente ?”. Il est évident que leur travail porte sur le long-terme et qu’il n’a sûrement pas grand-chose à voir avec les succès récents de Liverpool, seulement, tel un grand scientifique en quête de nouveaux savoirs, William tente d’exploiter les failles et limites de la data footballistique. Si il est un sport fait de milliers d’actions individuelles, actuellement, la data permet d’évaluer uniquement certaines d’entre elles – passes, tirs, tacles, mouvements du ballon, etc. De fait, il passe la majorité de son temps à essayer de créer et développer un modèle mathématique utilisant la tracking data, avec l’objectif de refléter plus fidèlement ce qui se passe sur le terrain et de quantifier chaque action d’un match, même quand le ballon n’en fait pas partie. On peut prendre l’exemple d’une course d’un latéral le long de la ligne de touche, obligeant un défenseur seul à choisir entre deux joueurs à couvrir, ou un attaquant se mettant en position de recevoir un centre directement devant le gardien, même si la passe passe au-dessus de sa tête. En bref, chaque action est valorisée, permettant de connaître la valeur ajoutée qu’elle apporte au jeu, et la qualité de son exécution. 

Le pitch control, c’est quoi ? 

Longuement développé par William Spearman sur une vidéo YouTube – qui nous fait grâce de nous partager ses compétences et trouvailles – le concept de pitch control correspond, selon l’interprétation graphique du Research Department, à la détermination de “régions d’espaces”, de zones de terrain qui sont contrôlées par l’une ou l’autre des équipes.

Illustration du relevant pitch control (1)
Illustration du relevant pitch control (2)

A l’image des sources ci-dessus, les dynamiques représentées par des couleurs permettent de définir les zones du terrain sur lesquelles il est préférable de jouer pour le joueur qui est en possession du ballon. Typiquement, selon le graphique et les explications de Tim Waskett données sur un plateau télévisé : “L’équipe rouge représente Liverpool et les zones en rouge sont les endroits où ils peuvent se rendre plus tôt que les joueurs en bleu. Tout – c’est-à-dire chaque mouvement, qu’il soit avec ou sans ballon –  est transformé en probabilité de but et cette valeur qui apparaît, soit 1,3 %, est la probabilité qu’un but soit marqué avec le ballon dans cette position dans les 15 prochaines secondes ». 

Si l’on rentre encore plus dans le détail et dans les explications (complexes) de William Spearman, le pitch control peut aussi se définir comme “la probabilité qu’un joueur puisse contrôler le ballon, en supposant qu’il se trouve à cet endroit précis”. Le modèle est pensé et repensé pour représenter au maximum possible la réalité et de nombreux éléments sont considérés pour y répondre. 

  • L’incertitude, exacerbée dans le football, est prise en compte par le fait que le pitch control ne s’évalue pas par rapport à la distance, mais bien par rapport au temps. 
  • Une distinction est à faire entre le pitch control et le relevant pitch control, avec l’inclusion d’un modèle où il serait préférable de passer le ballon – donc par la détermination de régions de passes les plus pertinentes pour le porteur de balle. En effet, sur le modèle de base, Spearman est en capacité de déterminer les régions sur lesquelles l’équipe a le contrôle à un instant T, ce qui ne veut pas dire que le ballon, en fonction du contexte dans lequel se trouve le joueur, peut être donné dans toutes ces zones. 
  • La prise en compte de la dynamique, du mouvement du ballon avec le modèle de Dynamic Pitch Control qui permet d’évaluer plus précisément les possibilités de passes, mais qui permet aussi d’évaluer, de calculer les changements en terme de pitch control, en incluant dans la réflexion, le “temps de vol” du ballon.
  • La prise en compte – essentielle – de la scoring opportunity puisque certaines parties du terrain ont évidemment plus de valeur/d’intérêt (marquer un but restant l’objectif final). 

Et le football dans tout ça ?

Comme évoqué plus haut dans l’article, les travaux menés par Spearman et son équipe n’ont pas la vocation à fournir des résultats immédiats, et le concept de pitch control n’est pas particulièrement lié aux succès récents de Liverpool. De plus, même si l’on peut avoir des éléments de réponses tactiques (qui vont être présentés plus bas), on ne peut être en mesure d’estimer le véritable impact à l’instant T de l’utilisation de ce concept et de toutes les datas qui y sont liées. Cependant, on aurait tendance à penser qu’il a au moins le mérite de donner des clés à Klopp pour aller encore plus loin dans ses concepts tactiques. Ces mêmes concepts qui font le football d’aujourd’hui, fait d’intensité avec et sans ballon, de prises de risque, de mouvements perpétuels, d’intelligence situationnelle, etc.

Les quatre scientifiques du football de Liverpool ne sont pas ignorants. Il leur faut donc réussir à interpréter ses données et les transposer footballistiquement parlant pour en faire bénéficier le staff de Jürgen Klopp. Voici donc pêle-mêle quelques exemples d’innovations tactiques vues sous l’entraîneur allemand, qui pourraient émaner d’une partie de leur travail.

  • L’utilisation incessante de la largeur et les nombreux changements d’ailes réalisés par les joueurs, et notamment par les latéraux Trent Alexander-Arnold et Andrew Robertson. Ces zones sont clairement identifiées par le modèle pour être dangereuses, et trop souvent inexploitées. 
  • Un milieu de terrain particulièrement conservateur, peu créatif mais qui fait la force de Liverpool, avec la mise en valeur de joueurs au volume de jeu impressionnant mais à la qualité technique plutôt moyenne, tels Jordan Henderson ou Georginio Wijnaldum. Si ce manque de créativité a souvent été critiqué, l’équilibre apporté par ces milieux pour compenser les risques pris en possession et le surnombre apporté par les ailes, via les latéraux notamment, peut avoir été justifié par l’équipe de Graham. Cependant, on peut contrebalancer cette analyse par un Naby Keïta qui est amené à prendre de l’importance dans l’effectif et l’arrivée de Thiago Alcantara, joueur ultra-créatif par excellence. 
  • La propension des ailiers (Salah, Mané, Jota) a constamment plonger intérieur et dans le dos de la défense (comme on a pu le voir à de nombreuses reprises en début de match face à Manchester City ce week-end) peut aussi être une preuve de l’utilisation efficiente du pitch control, qui identifie aussi ces zones comme particulièrement vulnérables. 

Le football reste le football 

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Sport le plus incertain au monde, elle est une des qualités qui le rend supérieur aux autres et si unique au monde. Les clubs qui innovent et utilisent les moyens les plus sophistiqués ne sont pas forcément ceux qui vont gagner au bout. Si Liverpool est aujourd’hui un très grand d’Europe, il le doit sûrement en partie à Klopp et à l’intégralité de son staff – Research Department compris, mais aussi et surtout à un facteur chance indéniable. Et parfois, même les meilleurs scientifiques et mathématiciens au monde ne peuvent considérer certaines options et aléas du football qui peuvent vous changer une saison. Et dans le cas de Liverpool, pas sûr que Ian Graham ou Jürgen Klopp aient envie de remercier un certain Jordan Pickford. 

5 Commentaires

  1. Arno JOSSE
    • Amateur de foot

      Salut Arno , j’ai appris dernièrement que harrison Kingston, l’analyste d’après match de Liverpool a obtenu un poste au Maroc.
      Est ce que tu pense qu’il va lui aussi utiliser la data pour améliorer les performances des lions de l’atlas ou c’est impossible sans l’aide de ian Graham et de son équipe du research department ?

      Merci beaucoup

      Réponse
      • Arno JOSSE

        Bonjour,
        N’ayant pas étudié le sujet, je ne saurais te répondre de la meilleure des façons. Cependant, j’ai pu constater qu’il avait passé près de 8 ans au département d’analyse vidéo de Liverpool, donc on peut estimer qu’il a une certaine expérience avec les datas et les méthodes de Ian Graham.
        La partie très poussée de l’utilisation des datas est imputable au Research Departement et pas sûr que d’autres départements y soient particulièrement intégrés. A voir donc… Je vais suivre ça.

        Réponse
  2. LEDUC

    Très très intéressant Arno, merci pour cette synthèse et de la mettre à disposition !
    Je me permets de rediriger vers le staff de l’URB, je suis certain que cela va les intéresser.
    J’espère que tout va bien pour toi dans ce contexte si singulier.
    Au plaisir
    Damien

    Réponse
    • Arno JOSSE

      Merci beaucoup Damien pour tous ces compliments ! Ravi que tu aies pris du plaisir à lire l’article.
      Merci aussi pour le partage auprès du staff, pour qui le contexte ne doit pas être particulièrement agréable, mais qui peut, peut-être permettre de développer de nouvelles compétences/connaissances.
      Tout va bien pour moi, en effet il m’a fallu de l’énergie pour écrire tout cela. J’espère que tout va bien pour toi aussi.
      Au plaisir, en effet.
      Arno

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