Sélectionner une page

L’Atalanta, la renaissance du Calcio?

par | Fév 23, 2020 | 0 commentaires

Véritable phénomène du football italien depuis l’arrivée de Gasperini, l’Atalanta semble vouloir nous faire aimer le Calcio avec une approche résolument opposée à celle que l’on connaît. Avant tout connue pour être la plus grande des petites équipes, pour ses 57 années passées dans l’élite italienne, sans succès majeur, l’institution bergamasque impose désormais ses idées, son style et sa philosophie moderne au sein de l’Italie. 

L’Atalanta, la folie bergamasque

Bergame, quatrième ville de Lombardie, semble être éclipsée par la richesse et la luxure de Milan, là où le coeur de l’Italie bat le plus fort. Sans être un passionné de football, on pourrait penser que l’Atalanta est aussi éclipsée par les deux clubs de la capitale lombarde : le grand Milan AC et l’Inter Milan. Deux clubs aux richesses historiques importantes et à la popularité internationale. Pourtant, au coeur de la Lombardie, région la plus riche du pays, Bergame fait sans doute figure d’exception. Avec sa voisine Brescia, elles forment le coeur industriel et agricole du pays. C’est bien par le prisme du travail, du concret et des actes que la ville bergamasque s’est fondée, la philosophie de cette dernière demeurant “parler moins et travailler plus”. 

Le football et l’Atalanta sont bien des reflets de cette culture. Là où l’atmosphère est sans doute la plus chaude du pays transalpin, le club est une véritable raison de vivre pour la population. La culture ultra prédomine et l’attachement pour ce club est inestimable. Au contraire de clubs comme la Lazio qui est un club omnisports, les Bergamasques ne vivent que pour le football et l’Atalanta. Le sentiment d’appartenance au club est très fort et les supporters insistent sur un point : “Nous n’allons pas au stade, nous allons à l’Atalanta”. On pourrait même considérer que cet amour est quelque peu démesuré, puisque le club va même jusqu’à offrir des maillots à chaque nouveau-né de la ville, afin de rapprocher les familles, du club. La démesure peut aussi être associée à la Festa della Dea, ou encore la statue de Jésus dans une église de la ville, où ce dernier est remplacé par Claudio “Bocia” Galimberti, capo historique de la Curva Nord. Cependant, la démesure est une conséquence de la passion, de l’amour et on ne peut que respecter le dévouement des ultras, des supporters bergamasques, qui font de l’Atalanta une véritable religion. 

Un langage footballistique unique 

Gian Piero Gasperini. Un entraîneur hors du commun, qui révolutionne le football italien. Même si ce dernier semble évoluer, la prise de risque et l’esthétique footballistique ne sont pas des constantes du Calcio. Pourtant, depuis 1994, cet entraîneur de 62 ans semble déroger à la règle et propose, à travers ses équipes, un football enthousiasmant, protagoniste et offensif. Connu pour ses grands succès à Crotone ou au Genoa, Gasperini est depuis 2016, le héros de l’Atalanta. Avec 50% de victoires depuis son arrivée, il ne cesse de faire progresser les résultats du club, avec une troisième place la saison passée et une première participation aux phases finales de la Ligue des Champions cette saison. Cependant, son influence sur les résultats du club est une conséquence d’une philosophie audacieuse et complètement différente des autres équipes du Calcio. 

Natif de Turin, Gian Piero Gasperini semble pourtant correspondre à un Bergamasque dans l’âme, pour qui le hardwork, l’intensité et les efforts sont synonymes de réussite. L’entraîneur italien semble avoir fait comprendre à tout un club, qu’avec des idées claires et ambitieuses, concurrencer les plus grands n’était pas si compliqué qu’il n’en paraissait. Lui qui est un adorateur du football de Cruyff et de Sacchi, jouer un football léché est une obligation et l’Atalanta est aujourd’hui reconnue pour le pratiquer. 

Articulée autour d’un 3-4-1-2 modulable, l’Atalanta est l’équipe la plus flamboyante du championnat italien : meilleure attaque avec 63 buts marqués, 20 tirs tentés en moyenne par match, 55% de possession, un engagement et une intensité physique inégalés. Pourtant doté de joueurs « moyens » (Freuler, Hateboer, Zapata entre autres), Gasperini a réussi à transformer ses joueurs par le prisme du collectif et de l’apprentissage tactique. Souvent défini comme un “déséquilibre équilibré”, le schéma tactique de l’Atalanta est unique au monde et surprend l’intégralité de ses adversaires. 

Les grands principes 

Pour mieux comprendre la manière de jouer de l’actuel quatrième de Serie A, il est nécessaire de découper l’analyse tactique en deux grands axes : les phases sans ballon et les phases avec. 

Phases sans ballon 

L’Atalanta Bergame n’est pas particulièrement reconnue pour ses qualités défensives, à tort. Mais dans un pays où la culture du catenaccio et des défenses regroupées prédomine, il est vrai que la structure sans ballon des hommes de Gasperini peut surprendre. Tout est misé sur une structure défensive proactive. En ce sens, la qualité principale de l’Atalanta réside dans sa qualité de pressing. L’idée générale est de jouer très haut en transition défensive, en appliquant directement un marquage individuel strict, couplé d’une intensité et d’un engagement total, pour couper les relations de l’équipe adverse et les forcer à relancer long (ex. marquage individuel effectué sur Parejo vs Valence) ou bien de récupérer le ballon très haut et mettre en danger la défense. De plus, des efforts conséquents et continus sont demandés par Gasperini, notamment pour récupérer les seconds ballons, qui peuvent être primordiaux afin de créer le chaos chez l’adversaire (ex. but de Freuler vs Valence). On peut aussi insister sur une réelle volonté d’être flexible et de surprendre l’équipe d’en face. La structure défensive se retrouve souvent en 4-2-3-1, avec les latéraux ou les défenseurs axiaux qui sont autorisés à sortir très haut pour suivre leur adversaire direct, à condition qu’une compensation soit effectuée. 

Le système fonctionne, même s’il n’est pas infaillible, en témoigne les 11 buts encaissés lors de ses 3 premiers matchs de LDC cette saison, ou bien ses errances défensives, en possession (ex. but de Cheryshev vs Valence) ou en termes de placements. La stratégie est risquée, mais non moins payante. Avec 17 tacles tentés par match, l’Atalanta est caractérisée par une constante agressivité sans ballon, ajoutée à une réelle discipline (généralement antinomique) puisqu’elle se classe 2ème et 5ème, respectivement en termes de cartons reçus et de fautes effectuées. Enfin, il n’est rien de plus symbolique que cette statistique : l’Atalanta est l’équipe d’Italie qui concède le moins de tirs par match (11,3) mais est seulement la 7ème défense : symbole d’une organisation défensive performante mais perfectible. 

Phases avec ballon

Pour la partie avec ballon, l’Atalanta réussit à combiner esthétisme et efficacité. Le terme de “déséquilibre équilibré” y prend tout son sens. Le club bergamasque se veut protagoniste, inventif et très flexible (comme en phase sans ballon finalement). La plus grande force de l’Atalanta est sans doute sa connaissance d’elle-même, celle de ses schémas de jeu, des intentions collectives, mais aussi de ses temps faibles/forts. Elle dégage une impression de gestion continuelle, sachant quand attaquer rapidement et quand garder le ballon et construire patiemment. Meilleure attaque du championnat avec 63 buts marqués (2,6 buts par match), l’équipe de Gasperini est un véritable collectif bien huilé, sublimé par de délicieuses individualités, que peuvent être Papu Gomez ou Josip Ilicic. Les maîtres-mots sont liberté, projection haute, dépassement de fonction et prise de risque. Les décrochages de Gomez et/ou d’Ilicic pour apporter du soutien au milieu et construire de plus bas, les montées et la contribution offensive de Djimsiti et/ou Toloi (défenseurs centraux), et la recherche de largeur en allant chercher très haut Hateboer et/ou Gosens, sont des schémas de jeu ou des circuits de passes répétés. La recherche de l’homme libre est aussi une constante, d’abord par les déplacements entre les lignes, mais aussi par l’activité des joueurs avec et sans ballon. Enfin, le jeu de l’Atalanta est marqué par une véritable variété, avec une capacité à temporiser, jouer court et pratiquer un football léché, comme une capacité à jouer très vertical pour trouver des relais axiaux et/ou sur la largeur. 

D’un point de vue statistique, l’analyse se confirme : 63 buts marqués, 19,9 tirs tentés par match (1er en Serie A), 14,7 passes clés par match (1er en Serie A), 44 buts sur 63 marqués dans le jeu (et 10 sur CPA, autre force de l’équipe) et 3ème équipe à centrer le plus dans le championnat transalpin. Enfin, le côté protagoniste et dominateur se ressent à travers une statistique impressionnante : l’Atalanta passe ⅓ de son temps dans les 30 derniers mètres de son adversaire. 

“La maglia sudata sempre” 

A l’image de ses habitants, l’Atalanta semble attacher une importance primordiale à l’intensité, l’effort et le travail intensif. Si le style de jeu de Gasperini est aussi reconnu, cela s’explique essentiellement par l’exigence qu’il souhaite de ses joueurs, au quotidien. Son envie de récupérer haut les ballons, de presser, de multiplier les courses à haute intensité obligent les 10 acteurs (on enlève volontairement le gardien) à des efforts physiques sans précédent. Seulement, dans ce club, rien n’est fait au hasard et tout semble être maîtrisé. Jens Bangsbo est sans doute l’homme le plus influent du club sur la préparation physique de l’effectif. On pourrait considérer que s’il n’était pas là, les performances du club seraient toutes autres. Professeur de physiologie et des sciences du sport à Copenhague, il est employé à temps partiel par l’Atalanta en tant que chercheur en sciences du sport. Il est le créateur du bien connu Yo-Yo Test qui permet de calculer la résistance physique d’un athlète (il a notamment travaillé pour Nike et fournit des données à Cristiano Ronaldo) et de travailler individuellement, ensuite, pour le faire progresser. Il travaille donc, désormais, au quotidien, avec le staff du club et ses joueurs pour tenter d’accroître les performances de ces derniers. Le style de jeu du club lombard étant particulièrement demandeur d’un point de vue physique, Jens Bangsbo a tout intérêt à rester le plus longtemps possible…pour notre plus grand plaisir. 

Un club structuré 

Si la médiatisation de l’Atalanta ne cesse de croître, c’est en partie grâce à son identité de jeu et sa philosophie différenciée des autres équipes du Calcio. Seulement, on en oublierait presque l’élément central de la réussite d’un club, sa structure. A sa tête, Antonio Percassi, homme d’affaires, fondateur de KIKO (entreprise de cosmétique) mais aussi et surtout ancien joueur de l’Atalanta dans les années 70. Depuis 2010, Percassi a largement contribué à la réussite du club bergamasque, tant sur le plan des résultats que sur le plan financier. A la base, une relation de confiance entre l’ensemble des parties prenantes du club, en témoigne la relation Gasperini-Percassi, ce dernier ayant exprimé toute son admiration pour l’entraîneur italien et déclarant qu’il aimerait le “garder toute la vie”. La structure organisationnelle du club est très claire, avec des départements recrutement, formation et financier ultra performants. 

D’un point de vue financier, et à l’heure où les clubs de football de seconde zone peinent à générer des revenus, l’Atalanta fait sans doute, et là encore, figure d’exception. Chaque année, le club obtient des résultats comptables positifs (26,7 M€ de résultat net en 2017, selon Ecofoot.fr) et ce, sans recourir à l’endettement. La clé de cette bonne santé financière réside dans la fibre entrepreneurial de son président, Antonio Percassi, mais aussi grâce à cette capacité à vendre avec plus-values. Depuis 2017, l’Atalanta est le 4ème club italien à détenir son stade, et perçoit des avantages économiques certains (billetterie, produits annexes). Pour cela, il a fallu investir 24,5 M€ dont 16 M€ pour acheter et moderniser le Stadio Atleti Azzurri d’Italia, pour en faire un stade ultra moderne. Dans un contexte de Fair-Play Financier, où les clubs doivent impérativement générer leurs propres revenus pour pouvoir se développer, cette décision a été capitale et va permettre au club de grandir. De plus, l’Atalanta a une capacité à générer de fortes plus-values chaque année sur ses ventes de joueurs formés ou post-formés (Conti, Caldara, Kessié, Kulusevski, etc.). 

Enfin, le club est aussi très bien structuré grâce à une cellule de recrutement performante et elle aussi, audacieuse. Dirigée par Giovanni Sartori, directeur technique, et composée de 14 recruteurs, l’Atalanta sait faire de bonnes affaires. Généralement tourné vers des recrutements peu coûteux et parfois osés, le staff a réussi la plupart de ses coups, ces dernières années. Même si Gasperini est, en grande partie, responsable de leurs réussites, le recrutement de Freuler (ex-Luzern), de Hateboer (ex-Groningen), de Castagne, Malinovskyi (ex-Genk) ou d’autres sont des recrutements osés, mêlant recherche d’expérience et rajeunissement de l’effectif. 

Le meilleur centre de formation d’Italie

Réel atout du football moderne, former et développer ses propres pépites est la stratégie de l’Atalanta depuis de nombreuses années. Réelle pourvoyeuse de talents des clubs européens, de la Nazionale (l’équipe nationale italienne) mais aussi et surtout de son effectif, la formation bergamasque est souvent comparée au modèle du genre, l’Ajax Amsterdam. La comparaison est flatteuse, mais signifie aussi que le club est un modèle de travail sur le plan de la formation. Sa réussite, l’Atalanta la doit principalement à un homme, Mino Favini. Actuellement à la retraite, et remplacé par Maurizio Costanzi, l’ancien directeur du centre de formation est un homme déterminant dans le succès du club bergamasque. De 1991 à 2015, il a considérablement structuré le développement des jeunes joueurs de son club. Son objectif : “amener un garçon que nous formons depuis l’âge de 6 ans en équipe première”. 

Pour cela, et ce, depuis 1991, le club investit fortement sur ses infrastructures de formation (aujourd’hui, le club détient 7 terrains d’entraînement pour ses jeunes) et sur la recherche de jeunes pépites à l’âge de 6-7 ans. Depuis Favini, les critères de recrutement sont clairs, l’Atalanta souhaite des joueurs qui possèdent une âme football, une attitude qui dépasse les aptitudes physiques et les connaissances tactiques, considérant qu’elles viendront plus tard. Roberto Donadoni, Giacomo Bonaventura, Giampaolo Pazzini ou encore Riccardo Montolivo sont les jeunes d’antan, Roberto Gagliardini, Matia Caldara ou Andrea Conti sont les jeunes d’hier et Amad Traoré ou Filippo Melegoni sont ceux de demain. Même si les trophées et les résultats ne sont pas l’objectif du club, le système de formation ne s’est rarement aussi bien porté, puisque l’équipe réserve a remporté la Primavera (championnat des jeunes) l’année passée et sont en lices pour remporter la Youth League cette saison (8èmes vs Lyon). 

Enfin, il est difficile d’évoquer le centre de formation sans évoquer sa toute dernière pépite, déjà partie pour la Juventus, Dejan Kulusevski. Recruté au milieu de 4400 fiches de joueurs reçues annuellement, le suédois est sans aucun doute une des plus grandes pépites produites par le club. Il est le symbole de la capacité de l’Atalanta a développé autrement son centre de formation, en allant chercher des joueurs étrangers à 16/17 ans, afin de les polir. Déjà étincelant avec la Primavera, puis avec Parme cette saison, l’Atalanta n’a pas vraiment pu en profiter et le joueur a quitté le club pour la Juventus, pour 35 M€. Déception pour Gasperini et le football, tant on aurait aimé le voir briller dans ce contexte, mais véritable satisfaction pour les finances du club, qui enchaîne les ventes à fortes plus-values. 

Il reste du chemin, mais la Juventus n’est plus si loin 

Parfaitement structurée à tous les niveaux, l’Atalanta Bergame est programmée pour devenir un joyau du Calcio. Doté d’une véritable ferveur populaire, le club bergamasque a de quoi nous faire rêver autrement. Différente de ses concurrentes, l’Atalanta souhaite imposer son modèle dans un pays longtemps “meurtri” par le catenaccio. Son intensité et son engagement à toute épreuve, reflets de la culture de la ville, pourraient nous faire aimer profondément ce club. Ses performances en LDC contribuent à sa médiatisation, mais le club continue d’avancer sans faire beaucoup de bruit. La Juventus, l’Inter ou bien la Lazio n’ont pas à s’en méfier cette saison, tant l’écart comptable est grand, mais si l’on se fie aux expected points (understat.com), l’Atalanta sous-performe et devrait être leader du championnat italien. Déjà impressionnant actuellement, le club bergamasque a de quoi inquiéter les plus grands… 

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Mes derniers tweets

Share This